13/01/2018

L'Ouganda : des milieux naturels en danger

Avertissement : ces quelques notes ne font que survoler le sujet ; elles ne sont qu'un résumé succinct de ce que je développe ailleurs sur ce blogue dans des articles de fond, mais écrits en swahili (onglet mazingira). Il me semble que le touriste, par définition toujours de passage, a le droit de savoir que les régions qu'il traverse à toute vitesse n'ont, en Afrique de l'est, strictement aucun avenir naturel. Inutile de donner des explications en français puisque les Français ne sont pas politiquement concernés.


Quelques informations qu’il convient d’avoir à l’esprit :

Remarques générales :

— l’Ouganda craque de partout. Sa population dépassera bientôt 50 millions d’habitants et en aura plus de 100 dans à peine 15 ans.

— tous les sites naturels sont sous pression et voient leur biodiversité disparaître. Lentement mais sûrement. Les écosystèmes sont atteints, les équilibres profondément perturbés. Un chiffre : moins de 250 lions dans le pays. Sa faune aviaire, en particulier les vautours et les espèces forestières, y est particulièrement menacée.

— s’il y a encore de beaux sites dans le pays (Ruwenzori, Elgon, Kidepo, Semliki), il vous faudra parcourir des centaines de kms de paysages anthropiques et souvent très dégradés pour aller de l’un à l’autre. L’urbanisation est grandissante, la pollution de l’air très préoccupante dans les grandes villes (Kampala est la ville la plus polluée d’Afrique après Lagos), des bords de routes jonchés de plastiques, des villes n’ayant d’intérêt que marchand.

— des infrastructures routières en assez bon état sur les grands axes, mais souvent dégradées sur les voies secondaires. A noter que l’Ouganda a une passion particulière pour les ralentisseurs…

Plus précisément :

— le pays offre encore un grand intérêt pour les ornithologues. Avec l’Ethiopie, c’est une destination majeure en Afrique. Un bémol cependant : les zones marécageuses se dégradent à grande vitesse (ex. : le lac Opeta, dans l'est, connu pour sa grosse concentration de becs-en-sabot, est actuellement la proie des « opérateurs économiques »). Partout, les roselières et les papyrus sont arrachés, les marais asséchés et brûlés, les voies d’eau retenues, les dernières forêts sinon rasées, du moins « communautarisées », pour faire du riz, de la canne  à sucre ou du maïs.

— sur un plan entomologiste, si le pays reste fascinant (notamment pour ses papillons), il faut aller de plus en plus loin et se rendre dans les régions les plus reculées du pays (et les moins peuplées) pour y faire des observations intéressantes (forêt de Semliki par exemple).

— la grande faune est souvent rélictuelle et intentionnellement confinée dans des mini-sanctuaires pour permettre aux tours operators un accès rapide et rentable : rhinocéros de Ziwa, lions d’Ishasha ou de Kasenyi (dans le Queen), girafes de Mburo, buffles de la vallée de Narus dans le Kidepo, gorilles de Bwindi ou de Ngahinga. En dehors de ces zones, il devient très difficile de voir quelque chose.

Situation inquiétante du Queen Elizabeth…

Ce parc est en état de survie. La faune s’y fait de plus en plus rare. Seul un gros troupeau d’éléphants parvient à s’y maintenir. Le parc est divisé artificiellement en deux grandes zones, toutes deux sillonnées de pistes vicinales ou d’une route nationale. La partie nord est la plus dévastée, et pour cause ; des villages de pêcheurs et de gros bourgs (Katwe, plus de 10 000 habitants) y ont été maintenus, aux dépens de la faune et de la flore. Conséquences : plantes invasives, braconnage et piégeage, empoisonnement des prédateurs (dernier lion empoisonné en avril 2017, par un pêcheur de Katwe), disparition des charognards. La biomasse chute de manière inquiétante. La partie sud, à plus de 80 km, est accessible par une piste défoncée (en 2017, comptez plus de trois heures de route) qui traverse une forêt très dégradée. On y trouve la plaine d’Ishasha, célèbre pour ses 12 lions arboricoles. Remarque : ces lions y sont confinés dans l’espace restreint des figuiers qu’ils aiment grimper pendant les heures chaudes. Inconvénient majeur pour ces pauvres félins, chaque arbre est accessible par des pistes. En haute saison, avec l’affluence touristique, les lions, harassés et inquiétés par le grondement permanent des voitures, se réfugient plus loin, en général dans la réserve de Kigezi, où ils deviennent inaccessibles. Pour le reste, la diversité faunistique du parc est pauvre ; ne comptez pas y voir ce qui fait la richesse des parcs d’Afrique australe. Chacals, otocyons, lycaons, servals, caracals, et guépards en sont absents. Pas de zèbres, de girafes, de koudous ou d’élans. Trois herbivores majeurs : le cob d’Ouganda, le topi et le buffle. L’hyène tachetée s’y fait de plus en plus rare, puisqu’empoisonnée dès qu’elle sort des limites du parc.

Attraction "touristique" remarquable du parc : les hippopotames dans la rivière Ishasha.

               
Le village de Katwe, au cœur du parc du Queen

En résumé : un parc qui fut magnifique, varié par ses paysages et ses étonnants reliefs (les cratères de volcans, dans sa partie nord, sont somptueux), malheureusement surexploité, occupé et régulièrement envahi par les éleveurs qui vivent dans sa partie septentrionale. A noter aussi qu’il a été récemment enlaidi par la construction d’une ligne à haute tension et qu’il est traversé par une route nationale empruntée par les camions à remorques qui filent vers le Congo voisin. Nuisances et désagréments pour tous assurés. 

                             
                                                        Baignade pour tous dans le Queen : hippos, vaches et bipèdes

…et du parc du Murchison, également très précaire. Ce parc possède néanmoins de beaux effectifs d’antilopes (cobs d'Ouganda, ourébis, cobs defassa et topis), une belle population de girafes et de nombreux éléphants. Quelques familles de lions y subsistent. Ce parc a une végétation de palmiers Borassus, remarquable et unique en Afrique. Cependant, sa partie nord est menacée par le braconnage systématique. On y voit beaucoup d’éléphants estropiés, claudicant ou à la trompe sectionnée. Quelques lions à trois pattes y ont défrayé les chroniques naturalistes ces dernières années. Pour ne rien arranger, le parc recèle de gros gisements de pétrole. Des forages ont été faits en diverses parties du parc, par Total. Beaucoup de mammifères, notamment les girafes, en situation de stress permanent, ont vu leur fécondité baisser.

Ce parc offre des balades payantes sur le Nil. Ce peut être l’occasion d’y voir des mammifères au bord de l’eau (comme au zoo).


                             
Éléphant "raccourci" et hyène victime d'un collet, dans le Murchison

Dernière remarque : l’Ouganda est un pays extrêmement bruyant. Le moindre petit village possède sa sono et d’énormes enceintes qui diffusent, souvent le week-end, une sonorisation épouvantable que vous entendrez même en pleine brousse. Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, à Mweya (dans le Queen) ou sur les bords du Nil en plein Murchison, alors que j’y campais en pleine brousse, d’être réveillé par ces formes de pollution sonore insupportable. Un conseil, munissez-vous de boules quiès.


Voir aussi quelques photos du Queen dans l'article du 10 janvier ICI


LECTURES COMPLÉMENTAIRES :

Déjà, en 2015 : ICI

Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur les lions du Queen, voir le site de Ludwig Siefert et de son équipe : ICI

The Impact of Fire and Large Mammals on the Ecology of Queen Elizabeth National Park : HERE

Sur la disparition des vautours du Queen, en anglais : ICI

Articles récents sur la "fin" du Queen Elizabeth : ICI


Documents "d'experts" (©EAGLE network : HERE) :



"One of the greatest current threats within this lovely park is a limestone mine for cement production. While NWNL has not been not able to access this corner of the park; our Uganda partner, National Association of Professional Environmentalists (NAPE), has produced a booklet explaining violated laws, risks and impacts concerning this commercial extraction. NAPE contends that this project disrupts migratory corridors of wildlife; has progressed without consultation with local stakeholders; and uses heavy machinery in a fragile ecosystem that is an internationally-designated RAMSAR site. Furthermore, the environmental impact assessment was approved without any public hearing.

One concern the limestone mining project raises is that the migratory corridor will be destroyed, forcing animals into areas where they will destroy peoples’ crops. This could result in the death of both humans and wildlife. Another concern is that the lack of legal compliance regarding approval of this mining operation will impact usage of other Ugandan natural resources held in trust for the people. Ugandan environmentalists are concerned that this precedence will influence the method of exploration of newly-found oil in this Albertine Rift of the White Nile River Basin." (courtesy Alison M. Jones, HERE)

10/01/2018

Husuda na uchoyo katika kuhifadhi mazingira : mfano wa Queen Elizabeth ya Uganda


Walipoondoka Afrika, wakoloni wa kizungu waliacha miundombinu mingi. Si mitandao ya barabara na ya reli tu (ambayo siku hizi imeharibika), bali waliacha pia hifadhi na mbuga za wanyamapori ambazo walizichukulia ni aina ya urithi mkubwa wa Afrika pamoja na ya dunia. Wakoloni hawakuelewa kwamba Afrika watu wana « utamaduni » wao au, kwa maneno mengine, falsafa na muono wa kienyeji. Katika muktadha wa Afrika, falsafa hiyo inazingatia sera ya « raha ya maovu », kama nilivyoiita miaka michache nyuma, nikautumia usemi huo kwa ajili ya anwani ya riwaya yangu ya kwanza, nayo inakazia furaha anajipatia mtu anapojikuta ameshinda kutesa mwenzake hadi kumtia udhia na uharibifu fulani. Kwa mfano, kuona kwamba jirani yangu ameanguka katika mpango wa kuezeka nyumba yake kwa mabati ni jambo linalonifurahisha kupita kiasi. Sababu zake ni wazi, nazo hazikutiliwa maanani na wakoloni, ni uchoyo, husuda na hiana. Kusikia raha ya maovu, ni kuharakisha kubomoa kwanza ili nisije nikabomolewe na wengine. Afrika hii ya mashariki mtu hupendelea kuangamiza kuliko kujenga na kubuni. Hupendelea kuchafua kuliko kusafisha. Katika riwaya yangu niliwahi kufinyanga mhusika ambayo jina lake ni Kadhi ambaye, mwisho wa riwaya, hutoa maelezo kuhusu « utamaduni » huo. Anasema :

« Ubaya una shukurani. Mtu akifanya ubaya, basi roho yake inafurahi, kwa sababu aliyetaka kumtesa mwenzake, basi ameshateseka, sasa anapita kucheka : ‘eh eh ! Kazi yangu ile !’ Anajifurahisha anajikuta yeye yuko katika raha mustajaba. Wengineo wakimchukia yule, kwa sababu ameshafanya ubaya basi wanakongamana wanaarikana kucheka na kufurahi, wanathubutu kuchinja mbuzi, kuku kutokana na yule alivyopatikana, kwa sababu alikuwa anawatia udhia, labda alikuwa anawambia maneno ya haki au ya sheria, basi wale wanachukia, kwa sababu ukweli unauma katika dunia, si mwarabu, si mhindi, si mzungu, si mswahili… »

Basi « utamaduni » huo mkubwa una nguvu nyingi. Nguvu ya kuteketeza kila kitu. Huenda binadamu hajapata nguvu nyingi kama hiyo. Na mgeni akiangazia jinsi mambo yanavyozidi kusambaratika hapa na pale katika nchi hizo, bila shaka atajitahidi kusogeza uchambuzi mwingi huku akisema kuwa vikwazo fulani katika jamii viko vingi, sijui watu hawajaelimishwa, ni maskini wa kutupwa, sijui siasa mbaya, rushwa na ufisadi zimekithiri, na kadhalika. Mwanazuoni wa kienyeji naye, bila shaka, atasema hizo zote ni athari za kasumba au siasa ya baada-ya-ukoloni. Kila mtu na duka lake. Lakini kigezo kikubwa kile cha uchoyo au husuda, bado. Ukweli ni kwamba husuda na uchoyo ni hisia ambazo hutokeza katika matabaka yote ya jamii. Waandishi maarufu duniani wameshaelezea jinsi ambavyo zimepamba moto hadi katika ngazi ya juu katika jamii. Msomaji usome vitabu vya Dostoïevski (hasa « Notes from the Underground ») au kitabu cha Melville kiitwacho Billy Bud, utaelewa jinsi uovu huo unavyojikita katika nafsi ya mtu, mbali na cheo chake na majukumu aliyo nayo katika jamii. Hapo msomaji nimetafsiri dondoo dogo la kitabu cha Dostoïevski ambalo linatudhihirishia wazi huo mchakato wa kupenda na kutaka kutesa na kudhuru :

« …Isitoshe binadamu huyo akikabidhiwa utajiri wote wa dunia, akipata maisha yenye raha starehe kupindukia, aidha akifurahia anasa zile za kuishi bila ya matatizo yoyote kiasi cha kwamba huishi katika hali ya shibe, na kweli binadamu huyo atakuwa hana kazi yoyote isipokuwa kulala usingizi mnono, kujipatia starehe na kula chakula kizuri chenye rutuba, yote hayo ya kuweza kumwepushia misukosuko ya aina yoyote katika maisha yake, basi iko siku binadamu huyo atakuwa hakosi kukupangia hiana na husuda, kwa hiari na raha zake mwenyewe, ili wewe mwenzake upate kuanguka. Isitoshe, anaweza hata kujinyima kula kuku kwa mrija na kufyonza sharubati kwa buruji, ili mradi hekima yake nzuri ipate kunywa kidogo uovu huo wa kuchukiza. Na kweli hekima yake ikikorogana na uovu huo itazidishwa na ujinga wa kutupwa. Lakini ujinga huo ndio atakaoung’ang’ania sana kwa sababu utamdhibitishia kwamba binadamu, na yeye kwanza,  amejaa utu. Kwani binadamu si binadamu tena kama tabia yake inatabirika ama kupimika kila wakati. Utu wa binadamu si kama ngozi ile ya ngoma mtu atakayeiwamba kabla ya kupiga ngoma ili apate ile sauti anayoitaka. Na hata hivyo, hata kama utamletea mtu huyo ithibati zote za kisayansi za kumthibitishia kwamba tabia ya mtu inatabirika, basi itakuwa haimtoshi. Kinyume na hayo, usishangae kumwona akifanya au akiendeleza ukaidi kwa kuwa atapendelea ubishi kuliko mwafaka. »

Raha ya kusikia kuwa umefanikiwa kukwamisha mradi fulani, ama umewahi kuudidimisha mpango wa kuhifadhi pori au msitu fulani mkubwa kwa kuuchomelea moto, mtaalamu wa taaluma zote za dunia, bado hajafahamu. Zile sayansi za jamii (sosholojia na antropolojia) hazina maana hapo kwa kuwa zinashindwa kuchambua maumbile ya binadamu. Hapa Afrika mashariki usifike mbali. Utembelee hifadhi zile za wanyamapori ambazo zinaleta faida kubwa katika nchi hizo husika na utajua husuda na uchoyo ni kitu gani. Si wanyamapori tu ambao wameangamizwa, pia ni mazingira yenyewe ambayo ni machafu, barabara zote ambazo zimeharibika, kwa kifupi miundombinu yote ambayo imefujika. Na wewe msafiri ukiongea na wahusika, wakina rangers, kuhusu janga hilo, basi utaambiwa kwamba wanyama wanajificha kwa sababu ya hali ya hewa au hujabahatika kuwaona. Kwa kifupi, uwongo mtupu. Lakini endapo una kipaji hicho cha kuweza kupima hisia ya mtaalamu huyo unayeongea naye, bila shaka hutachelewa kuonea jinsi anavyoifurahia hali hiyo, kwa sababu umekosa ! Si hivyo tu, kwani umehangaika, umetapatapa na umechoka. Kwa nini wewe upate kuwaona wanyama wale wakati wengine hawajapata hata kufika hapo ? Kwa nini ufanikiwe wakati mimi ranger sina kitu ? Na hali kadhalika…

                                 


                                


                                  

03/12/2017

Malgré l’honneur et la vertu...


... Il faut ici montrer son c.

Marcel Aymé


En pays swahili, il n'y a guère d'Angélique ni de Daphné. La femme, disent les hommes, est toujours insatiable. Elle ne peut fuir le désir pressant de ceux qu'elle rencontre. Elle ne peut se refuser. Les nuits tropicales étant noires, il n’est pas rare d’apercevoir des amants se frôler aux abords des maisons avant de s’engouffrer gaiement dans les broussailles. Une nuit que je revenais de Mdachi par le sentier de la vieille mosquée, je fis un petit détour par le vieux mirhab effondré. Je voulais observer la rotation des chauves souris dans les coupoles de la salle de prière. La nuit était claire et la lune en avait fini de balayer l’horizon ; elle projetait alors ses feux dans l’enfilade des colonnes et il ne m’était pas difficile de m’orienter dans ce lieu qui conservait pour moi le souvenir de joyeuses frasques... Parvenu dans la salle d’ablutions, j’entendis le rire d’une jeune femme suivi immédiatement de quelques glapissements. Je voulus en savoir un peu plus et décidai de me dissimuler derrière les grandes colonnes du lieu saint. Lorsque je parvins à quelques enjambées du mirhab, je mis le pied sur une vieille gamelle, abandonnée là par un expert architecte de l’Unesco. Le fracas du récipient ayant rompu le charme, je fis mine de passer par là, comme si de rien n’était. Dans le noir, je crus apercevoir Mwajuma encore allongée dans le mirhab. Son amant était déjà debout, laissant retomber sa longue tunique et prêt à en découdre avec moi. Quel ne fut pas son étonnement de me voir sur ce chemin en pleine nuit, seul comme frère Laurent devant Roméo et Juliette.

Ce jour-là, je me dis que Voltaire s’était trompé ; j’avais eu le sentiment, dans ce qui avait été vécu comme un dérangement de nature à provoquer un déshonneur – la femme était une de mes voisines, parente de mon hôte – d’avoir renoué avec le voyage vicinal, celui que critiquait Pangloss mais qu’avait réenchanté Xavier de Maistre dans son admirable « Expédition nocturne autour de ma chambre ». Qu’elle fût mariée passait encore - quel homme, dans l’intimité, n’avait pas avoué avoir ‘ouvert le Coran’ sur le terrain de foot du village - mais il me fallait conserver le secret... Je ne pouvais me résoudre à jouer le rôle de Binet dans Madame Bovary... me taire devant le crime ! Convaincu que je devais mener l’enquête, j’en parlai à mon ami Hawaz, jeune homme dégingandé aux yeux chassieux et au nez camus, qui s’empressa aussitôt d’en faire des gorges chaudes et me montra toutes affaires cessantes l'enfant né de cette union clandestine. Je n'eus aucune peine à reconnaître dans son profil disgracieux l'oeuvre de son géniteur. Je savais désormais que dans ce pays tous les enfants n'étaient pas du même lit ou plutôt des mêmes ruines.


Sur ces sujets scabreux, Hawaz s’exprimait mieux qu’aucun orateur. Les affaires d’adultère dans le village le faisaient rire aux éclats, il était intarissable sur ces histoires et meilleur juge que personne. Aussi nous raconta-t-il comment, après avoir longtemps ‘cogné’ les chèvres en brousse, il prit du plaisir à sentir la main de son ‘greffon’ chuchu – une femme mariée, s’empressa-t-il de préciser, dont le mari, cocu comme Ménélas, ne dormait plus – remonter le long de sa cuisse pour voir s’il était bon à quelque chose ; mais le nec plus ultra était le moment où la belle maîtresse jouait avec ses ‘balloches’ pumbu, lui palpait le ‘scrotum’ tigo (ou kisambu) et lui saisissait le ‘vit’ chuma pour le diriger dans son antre charmant, autrement dit son ‘callibistri’ mbwecheche, quasi onomatopée pour désigner le ‘con’ mwandu lorsqu’il est prêt à donner de l’agrément. Ce que la plupart des jeunes du village appelaient le cognoir, le heurtoir – ‘l’emmanchoir’ mpini était de nos jours un peu dépassé  –  n’était pour lui qu’une ‘hélice’ propela, un ‘bout de ferraille’ chuma ou du ‘bon tabac’ tumbaku. Je trouvais en Hawaz ce que l’ethnologie ne pouvait comprendre – avec son jargon psychologique – et que notre littérature européenne s’était escrimée depuis longtemps à illustrer : comment rendre compte (ce langage a encore trop le goût fadasse des sciences humaines) de cette partie inexplicable en tout être, et qui peut prendre les formes les plus imprévues : humour, chimère, dada, excentricité, idée fixe, manie, aberration de l’esprit, etc. qu’un shandéisme bien mesuré comprend sous le terme de hobby-horse !

Hawaz est de cette espèce d’individus imprévisible qui aurait comblé de joie Laurence Sterne. Je l’ai surpris plus d’une fois vautré dans un petit voilier, pestant et jurant les pires insanités, la bouteille de ‘konyagi’ plantée dans la poche de son jean, et éructant dans son langage de regrattier des bordées d’injures que toutes les oreilles archipéliques ne voulaient pas entendre : kuma mamae, n’takufira mie !... et les passagers de faire grise mine, fixant l’horizon comme pour ne pas écouter ses excentricités. Aux yeux du commun, Hawaz offense le jugement et la bien-pensance swahili. Les caracolantes bouffonneries de ce jeune fou ne pouvaient s’accommoder au moralisme bon teint de ses contemporains. Avec L. Sterne nous restaurons la primauté des qualités individuelles dans l’ordre moral comme dans l’ordre esthétique. Dans un monde constitué d’étanchéités et de places fortes imprenables, où l’individu ne saurait exister qu’une fois solidement établi dans le nous collectif, s’accrocher à ses chimères coûte cher. Et plût à Dieu qu’Hawaz eut cessé ses incartades ! Car ses extravagances se muèrent très vite en idée fixe au point d’exclure de la pensée toute autre idée ou toute autre image que celle de rompre en visière contre l’esprit de son temps. Perdant à jamais (?) le sens de leur solidarité avec les autres, les individus, où qu’ils soient, finissent par compromettre leur appartenance à la même famille de cœur, ce qui provoque leur chute et leur déchéance. Dans cette malheureuse histoire, c’est souvent la société qui est perdante.

Un jour que je questionnais Hawaz sur ses prouesses nocturnes – pure curiosité d’ethnographe – je réalisai qu’il m’avait quitté la veille plus tôt que prévu prétextant qu’il préférait rentrer chez lui avant que de prendre froid. Il est vrai que la saison en cette période de juin était peu favorable aux ébats nocturnes, aussi j’eus un doute sur la sincérité du récit qu’il me fit par la suite ; certes, il n’était pas sans malice dans les descriptions qu’il me faisait de ses échappées en brousse – où il faisait un frais redoutable à cause des bas-fonds humides de Sake – pour trinquer du nombril mais la chose me paraissait impossible pour un garçon qui ne cessait de s’emmitoufler et qui se vantait en permanence de pratiquer le stupre. Je ressentis à son contact combien la société avait changé – qu’il était loin le temps des sotties et des gaietés nocturnes – le manganja n’avait décidément rien à voir avec cette parade virile que tous les vieillards auraient désavouée en ma simple présence, bien qu’ils en furent eux aussi dans leur jeunesse...

Si les hommes sont plutôt cabotins et fiers de leurs frasques, quoiqu’ils se gardent bien de se confier au premier venu, ils n’échappent pas pour autant aux piques féminines : tel Hamisi, connu pour avoir des érections incomplètes et que je devais rencontrer un jour chez Bui à Namwedo. Celui-ci prit des détours – cette merveilleuse obliquité qui rend les relations si délicatement pudiques – pour me dire que son épouse, qu’il venait juste d’épouser, était lasse de tâter du condiment bouilli et qu’elle n’hésiterait pas à en faire part à ses amies si le vit ne recouvrait pas son ardeur perdue. Le pauvre avait des velléités d’érection et n’en pouvait plus. Je lui conseillai la répudiation incontinent. Pour le convaincre je lui rappelai le sort fait à son voisin dont l’épouse Hadija, plus maligne qu’un singe, à qui son mari ne donnait plus aucun plaisir, avait un jour feint la maladie pour faire venir un ‘guérisseur’. Au moment où celui-ci lui administra une ‘ventouse par derrière’, le mari survint et voulut la taler à coups de bâton. Il lui en coûta cher car c’est elle, dans cette histoire, qui parvint à faire modifier l’appareil conjugal. Sur ce chapitre en effet, la gente masculine reconnaît qu’une femme est en droit d’exiger le divorce immédiat lorsque le mari ne la conduit plus au bonheur. Pour dire les choses à la manière swahili, le con ne peut attendre car l’esprit de la femme ne travaille que pour les besoins de son entrejambe, où l’habitude a plus de part que la raison.

La poitrine d'une femme ne fait pas partie des attributs érotiques : qu'elle ait la forme de petites mangues, ou qu'une femme étale des mamelles flasques et flétries comme des chapati, peu importe, l'homme est plus sensible aux ‘minauderies’ makogo, même s'il trouve toujours à redire, qu’elle ait toujours le miroir à la main, qu'elle affectionne tant les onguents – shedo, stiki et autres poda – sur ce chapitre, la femme reste le potage de l'homme, mam' supu yake ! A ce sujet d’ailleurs, Molière aurait fait des émules dans ces régions tropicales. Notre grand dramaturge n’y aurait-il pas plagié cette phrase que tous les côtiers ont à la bouche : "votre sexe n'est là que pour la dépendance : du côté de la barbe est la toute puissance" (L'école des femmes, v.695-700) ? Le vieux Ambe, que l'âge avait rendu lucide à ce propos, me dit un jour qu'il ne fallait jamais passer à proximité d'un groupe de femmes sans le saluer et lui faire des compliments. N'est-ce pas la raison de tous leurs fards, de tout cet art de s'arranger, de se faire le visage et de se mouvoir en se dandinant, kukata viuno, mm ! Une règle simple, finit-il par conclure : toujours leur mentir, leur faire croire au mariage, ndoa ya siku mbili ! Je mis à l'essai ces quelques conseils prodigués dans mon entourage pour tester – cela va de soi puisqu’il était hors de question que je me mariasse – la nature captieuse de la femme.

                                                           

Un jour que j’étais tardivement en train de reprendre mes notes en croquant un bout de manioc, une femme entra furtivement dans la pénombre dorée répandue par la lampe-tempête. Elle se glissa d'un pas léger jusqu'au fauteuil où je m’étais encagnardé, msuli troussé jusqu’à la ‘bûche’ ukuni. Je ne la reconnus pas immédiatement car elle était couverte d'une sorte de mantelet noir que les femmes mariées portent lorsqu'elles tiennent à rester dans un certain anonymat. C'était Rahama, cette jeune femme récemment divorcée pour avoir fauté avec un inconnu dans un champ de sorgho. Avant qu’elle ne vînt, Bwanga m’avait fait le récit de ses péripéties champêtres. Un voisin mal intentionné – qui la surveillait depuis longtemps à la demande expresse du mari infortuné – l'avait suivie et, avec la mine satisfaite de quelqu'un qui a découvert l'arche de Noé, se mit à hurler à pleins poumons pour avertir le quartier des crimes qui se déroulaient dans ses champs. Il faut dire que Rahama avait la réputation de se démener gaillardement ; elle avait tant de manières pour tenir la chevillette du muezzin qu'il aurait fallu toutes les trompettes du Jugement dernier pour décourager le maraud. Ce jour-là, la ribaude, mécontente de voir la besogne bâclée (elle ne comprit pas tout de suite pourquoi le verrou était si vite sorti de sa gâchette), retint un instant le morceau, prononça d'une voix détimbrée quelques mots incompréhensibles, pesta et frissonna bientôt de frayeur en voyant arriver une bande de manants à la mine patibulaire. Le cœur glacé d’angoisse, elle prit son air le plus ingénu pour crier son innocence ; n’avait-elle pas pris soin de mettre sa binette sous son pagne ? Quant à l’amant, qui n’eut guère le temps de se reculotter, il battit en retraite et s’enfonça dare-dare dans le rideau des longues tiges de sorgho, pour ne pas être pincé... Le lendemain, les baraza du village, tout entières en rumeur, apprirent bribe par bribe l’histoire de Rahama et beaucoup se demandèrent pourquoi on avait laissé filer le larron. Quelques témoins commentèrent joyeusement les différentes phases de cette équipée, chacun racontant très haut, et certains insistaient avec force sur ce détail pour le moins salace : le cul en fuite dans la parcelle était blanc !

En accueillant ce soir-là la belle Rahama dans mon petit salon, je ne m’attendais pas à ce qu’elle me présentât une lettre rédigée en français. Je l’ouvris et la lut rapidement. Elle disait à peu près ceci : « ma chère Rahama, tu trouveras dans cette lettre un billet de 20$ en souvenir de nos bons moments passés ensemble. J’espère revenir bientôt pour gâcher du bon mortier ... Ton JJ » Son auteur n’était autre qu’un ouvrier français, employé par l’Ambassade de France pour restaurer les vieux monuments de Kisiwani. C’était un homme mûr, plein de vitalité, du genre à faire gicler de la vie avec de gros calembours, à pisser contre un baobab costaud ou à déboucher un bon beaujolais dans la vieille mosquée. Ses conversations étaient grasses de boudins, de blanquettes de veau et de choux fleur. Rieur, tendre et jovial, il parvenait toujours à se faire comprendre en faisant de larges gestes à la Daumier. Son bilinguisme se réduisait à quelques mots : « wewe ? mimi ? tac tac ? » (toi ? moi ? tac tac). Et Rahama, qui à cette époque travaillait avec lui sur ses chantiers, de répondre, la pupille dilatée et la mine extasiée : « wewe, mimi, zawadi ! » (toi, moi, cadeau !). Puis elle lui faisait discrètement un signe d’intelligence pour indiquer où elle allait, et JJ, tout joyeux, répondait lui aussi par un large sourire qui disait tout le ravissement d’une âme vigoureuse et saine. Récemment, un vieux puriste de Kisiwani m’exhorta à ne pas noter dans mes carnets le vocabulaire des jeunes du village. Pensait-il à cette nouvelle expression, kutaktaki (faire tac tac) ? J’eus du mal à lui faire comprendre que parfois le contact des langues devait se pratiquer en dessous de la ceinture !

Le lendemain lorsque je dis à Bwanga que j’avais enfin identifié le coupable de l’affaire Rahama, je ne pus m’empêcher de lui souffler que je voyais dans cette scène un beau sujet d’assassinat mais il me répondit que dans ce cas il faudrait tuer toutes les femmes. Mon ami avait des arguments. Il attira mon attention sur une dispute récente, survenue dans notre voisinage immédiat chez Mirumba. Ce jeune garçon, qui n’avait qu’une vingtaine d’années, crut bon de s’enticher d’une nouvelle épouse que je m’étais empressé de "cadeauter", non pas pour me la concilier mais pour désarmer l’envie que mes fréquentations assidues auprès de sa co-épouse auraient pu éveiller si je m’étais abstenu de lui faire bon visage. Mal m’en prit car ce faisant je déclenchai l’ire de la première ! Tout commença de la manière la plus banale : elles échangèrent une poignée de sel, puis commencèrent à se chipoter. Le ton monta d’un cran, elles se défièrent et s’injurièrent copieusement avant de se jeter l’une sur l’autre pour se flanquer les ongles dans la figure et s'entredéchirer de la belle façon. Les kanga échenillés, elles roulèrent dans la poussière, prêtes à s’entretuer lorsqu’un voisin intervint pour les séparer. Puis Mirumba arriva, rossa la première, molesta la seconde, répudia la première, assigna à résidence la deuxième. Tout le quartier rit sous cape. Les langues se délectent : on eut dit des poules à qui on jette du grain, disent les uns ; elle s'est jetée sur le plat comme un milan sur un poussin, commentent les autres. Lorsque Mirumba nous rejoignit quelques jours plus tard en baraza, je ne pus m’empêcher de lui lancer quelques piques, lui rappelant que nous ne l’avions pas vu depuis plusieurs jours, et que nous nous demandions s’il n’était pas souffrant. D’allusion en allusion, le jeune homme montrait beaucoup de raideur et, par inadvertance ou par bonheur, le vieux Nkarakara, qui ne s’embarrassait jamais d’aucun principe, évoqua le tumulte d’une petite querelle de voisinage, feignant d’en ignorer la provenance. Qui ne connaissait Nkarakara ne pouvait pas savoir combien, à ce moment précis, il était possédé d’un désir ardent d’obtenir un effet théâtral. Mirumba en parut d’abord très inquiet, restant silencieux comme c’est l’usage lorsque l’honneur et la vertu risquent d’en pâtir puis détourna la conversation du mieux qu’il pût. Mirumba me confia plus tard, dans l’intimité, son sentiment sur la question de la femme et conclut de cette formule qu'il aurait pu emprunter à Erasme : un singe est toujours un singe, même lorsqu'il revêt une tunique.

Un autre jour que je venais de déclarer qu’aucune fille ne pourrait se flatter que je l’eusse foutue, je vis Nasra la pudique, la gorge quasiment découverte, m’empêchant de sortir de ma chambre... Certes Nasra avait des seins comme des mappemondes que l’on porte devant soi (expression de T. Gautier ?), et je savais que tous ceux qui avait fait cattleya avec elle en étaient revenus exténués, non pas qu’elle eut un tempérament volcanique mais à cause que son callibistri était, paraît-il, d’un gabarit admirable. Heureusement, Hawaz et Bwanga, qui n’étaient pas loin, survinrent et me tirèrent de cette mauvaise passe. En soirée Bwanga me demanda pourquoi je ne m’étais pas encore déterminé avec sa cousine. Je lui répondis que dans ce cas il me faudrait prendre parcelle pour l’alimenter puisqu’on était au village où seules les solidarités du même pot sont les assises de l’amour conjugal. La mine réjouie de m’imaginer courbé dans la glèbe avec une binette, il opina mais consentit aussitôt que j’étais somme toute un peu trop dépigmenté pour la chose. Cela ne m’empêchait pas néanmoins de la ‘serrer’ kukwenchi un jour ou l’autre, car il était important à ses yeux que le quartier sût de quel ndunga j’étais armé. J’aurais aimé lui dire que tout le monde n’était pas comme Musset à lancer des paris à la cantonade comme celui d’accomplir un coït devant Mérimée et Delacroix, sur un lit entouré de vingt-cinq chandelles allumées, et que je n’étais pas non plus comme le baron de Charlus à me faire flageller dans un mauvais bouge - tant je pouvais craindre qu’on m’obligeât aux « noces de la natte » ndoa ya mkeka - mais ces quelques références ethnocentriques n’évoquaient rien pour mon ami. Pour autant, l’incommensurabilité des mondes trouva ce jour-là son dépassement structural (sic) dans ce trait d’esprit, emprunté à Marcel Achard, que je lui donnai : « il n’y a que deux sortes de femmes : celles qui trompent leur mari, et celles qui disent que ce n’est pas vrai ». Mon ami en rît à gorge déployée tandis que je pensais à tous ces pisse-froid de l’ethnologie qui n’en peuvent mais de bandocher dans le fond de leur boutique.

30/11/2017

Karakana ya msanii


Kuna fasihi na kuna dunia. Msanii kazi yake ni kufasili dunia. Na katika kazi hiyo, ikiwa anatumia muono wake, basi atakuwa ni mtunzi na mgunduzi. Kipaji chake kinategemea ilhamu na hisia. Swala linakuja hapo : endapo dunia imeshafasiliwa kupitia ndimi nyingi mbali mbali, ama kupitia uchanganuzi kupindukia, kwa sababu binadamu ni maumbile yake kumaanisha kinachomkumba — mathalan asasi nyingi zinachangia, kila wakati, kutuambia jinsi dunia ilivyo — ama kupitia lugha ambayo ni duni kabisa, je msanii atakuwa na uwezo wa kutunga kitu ambacho kitakuwa kimejaa ubunifu ?

Kwa kifupi, ikiwa lugha imebaki katika hali ya kubambanya bambanya dunia, huku ikiwa imejaa maoni gundi (cliché), ama ikiwa imesharabu kauli chakavu, kwa jumla maoni potovu, je msanii atakuwa na uwezo wa kuinua lugha hiyo mbovu hadi kuifinyanga kisanii ? Maoni gundi na lugha ya mwafaka — kwa mfano, maneno yale yale yanayoambukiza lugha bunifu kutoka jamii ambayo yanatumika kila wakati — si vikwazo tu, ni balaa kwa kuwa ndiyo inayomlazimisha msanii apambane nayo kwanza ili baadaye apate kusawiri lugha yenye shani. Kazi kubwa. Na ikishindikana, basi atakuwa si msanii.

                                                      

Katika nchi nyingi, njia zote za ubunifu zimefungwa. Afrika mashariki zimefungwa kwa sababu mbalimbali. Kwanza elimu ni finyu kabisa. Pili, shule zote ni shule jina (HAPA). Tatu kisiasa, asasi zile za serikali pamoja na vyombo vya habari zinasalimu amri za wakubwa ili ipatikane hali ya mwafaka. Msanii ataambiwa ni msanii bora akiwa ameandika kitabu kitakachosomwa shuleni, ama ikiwa anawasilisha jumbe ambazo jamii pekee imepewa haki ya kuzihalalisha. Waandishi wa habari, baadhi ya wanazuoni na vile vitoa vitabu vichache — ambao wanabamba milango yote ya uchapishaji — ndio masetla wa siku hizi. Ndio wanaotoa katekisimu ama sura halali — vielekezo na maadili — ili wewe msanii ujue kunyenyekea na kutii. Na usiwe na unafsi. Kuwa na upekee ni kuvunja kanuni na viongozo vile. Ni haramu.

Matokeo yake ni kwamba dunia haieleweki. Na vitabu vingi vya fasihi havisaidii kuielewa kwa kuwa hutumia lugha mwafaka. Hivyo fasihi imechafuka kwa kupambwa na habari nyingi, habari ambazo hazina miguu wala vichwa. Taarifa za chambilecho, stori zile za tovuti za gengeni, visa na mikasa za mitaani, kiswahili hicho cha vizito (« bwana tumefikwa na changamoto kubwa ! »), umbea na udaku wa masupa staa. Uchoshi wa vikorombwezo na vichezeshi vile vya kisasa. Lugha iliyochoka taaban. Matukio yote yako mitaani, penye skani za kina mshkaji, katika magazeti ya mapaparazi, kwa kifupi katika « utamaduni » wa watu. Busara ya maoni. Eti hizo ndizo habari zinazostahili kubebwa katika fasihi. Kwa sababu tumeshazisikia, zinavuma kote, kutoka maskani hadi Ikulu, tunazipenda mno. Wee msanii utuletee visa hivyo ! Si unajua kuandika ? Kisha utuelimishe bwana ! Ngoja shemeji yangu anajua mchapishaji yule… kamwendee basi, hakuna resi huko !

Kwa bahati nzuri, fasihi si plasta. Wala si burudani kwa maana ya burudani ya kina bwege kamtozeni. Na fasihi si msaafu. Hakuna fasihi inayo uwezo wa kuhamasisha na kuelimisha jamii, si kweli. Fasihi bora ndiyo ile inayoshtua msomaji, kwa kuyapindulia mbali maoni yake chakavu, na wakati mwingine kumchukia, asije akawa tena mtu mtiifu — au raia mwema katika mazingira ya mwafaka, msomaji wa paukwa pakawa — asije akawa mpiga kura wa mgombea mmoja.  Fasihi si kuwasilisha ujumbe, si kumaanisha yanayokubalika kote, si kudhamiria imani na ukombozi fulani, si kuimarisha mfumo ulioshikamana, si kuungama wala kukiri. Yote hayo ni uwongo wa wanazuoni ambao wanataka kumnyamazisha mwana fasihi asiwe mtu huru akiwaandikia wasomaji huru.

Huko juu, katika darasa la chuo kikuu (kwenye kitivo cha kudhibiti jamii ?), Profesa anauliza : huyo msanii alitumia tafsida ngapi ? sitiari na tashihisi ngapi ? Nawe mwanafunzi umefurahi kwa sababu umepata maksi nyingi. Kwani kupima fasihi ni kuhesabu ? Na kweli, unajua kusoma. Hongera, lakini unaweza ? Kinyume na hayo, akiingia katika karakana ya msanii, mtu atashangaa kuona kwamba hakuna vifaa, hakuna mbinu, hakuna farasi ya kupasua na kuranda maneno. Atakuta vita tu, ngondo, vurumai. Wasiwasi. Msanii hapigi ngumi, lakini anapigana na wakati wake ili kukiuka na kupindua maana zilizomfikia. Usanii si mchezo. Ni shinikizo kubwa, chagizo ya kuchosha. Atafanyaje msanii ili kufumua kitu ambacho kimeshafumwa, kusiriba udongo uliokwisha kukauka, kutomea kuta ambazo zimeshapigwa plasta ? Si inabidi kubomoa kwanza, ili kujenga upya ? Kubuni tu.

25/11/2017

Forte con sordina : les convulsionnaires de Pande



« - [...] Je sais qu'on accuse l'Église d'abaisser la raison, mais c'est le contraire qui est vrai. L'Église est seule sur terre à faire de la raison l'instance suprême. L'Église est seule sur terre à affirmer que Dieu lui-même est limité par la raison. »

Gilbert Keith Chesterton (1874 - 1936)


J'avais devant moi une jeune femme d'une beauté rare et vêtue avec goût. Elle portait une robe à fleurs aux reflets nacarat et de ses larges manches sortaient des mains aux longs doigts d'une délicatesse infinie. Comment créature si charmante pouvait-elle administrer des remèdes, désenvoûter, pratiquer l'ordalie et communiquer avec les esprits ? Pour chanter, elle alla se changer. Elle revint ceinte d'un simple pagne, leste, gaie et pimpante, tenant à la main des grenailles et des marimbas ; elle reprit position sur la natte, les jambes déployées devant elle et le dos appuyé sur le bord d'un lit où avait été jeté pêle-mêle tout un bric-à-brac d'objets et d'habits. Les épaules dégagées, lustrées par la sueur qui perlait sur sa peau satinée, elle prit une attitude pleine de coquetterie nonchalante. Ses yeux étincelaient de malice.

A mesure que je la regardais, je me disais que l'exubérance qu'elle ne cessait de manifester devait avoir un sens quelconque. J'avoue que je n'avais plus l'esprit occupé à l'exécution de mon projet, celui d'enregistrer les chants rituels pour lesquels j'étais venu la voir. La salle d'accueil où nous avions formé notre petite assemblée était exiguë ; rien ne filtrait de l'extérieur sinon la lumière diffuse que laissaient passer des persiennes mal fermées, à l'écart du tohu-bohu de la rue et des agitations domestiques. Biti Alei prit le temps de se concentrer, probablement pour évacuer dans un premier temps les dérèglements que ma présence ne manquait pas de susciter. Elle dut sentir mon embarras, et de sa plus belle voix nous fit entendre quelques chants liminaires, puis s’absorba dans ce qui allait devenir un beau désordre. La langueur presque mélancolique de sa voix, la plaintive douceur de certains refrains soulevaient déjà l’enthousiasme de la salle qu’un émoi d’enfant perdu emplissait peu à peu ; des allumettes d’encens se consumaient lentement dans un coin et dehors, des badauds obstruaient la porte pour assister au rituel naissant.

Elle parut sensible au ravissement qui nous avait tous saisi ; Saïd avait perdu son immobilité et reprenait les refrains en dodelinant de la tête. Il était temps. Quelques voisines arrivaient, s’asseyaient le long des murs de la salle, reprenaient les chants. Je sentis que la belle inconnue changeait d'expression selon le progrès de la cérémonie. D'altière et embarrassée qu'elle était d'abord, elle prit peu à peu une attitude plus assurée. Au bout de quelques minutes, ce qui n’était qu’une simple récitation se transforme vite en liesse débordante : les danseurs cabriolent, un batteur saisit les maracas et débite son spécifique, les sonnailles de Biti Alei résonnent, les jeunes gens rient, les jeunes filles babillent, tout le monde va et vient. Je me sentais prêt à renoncer à ces fastidieuses enquêtes et cependant, Saïd, qui m'accompagnait dans ce qui était toujours pour lui une initiation, était déjà fasciné, pour ne pas dire ébloui par les ondulations alanguies de notre guérisseuse. Ce jour-là, je ne ressentis nullement le besoin de lui faire des questions ou de lui demander des explications. Non pas qu'elle eut éludé celles que nous aurions pu lui poser mais un léger sentiment de bonheur s'était emparé de nous au point qu'il nous semblait déplacé d'interrompre cette fantaisie pour revenir dans l'arche du réel. 


Rien de cette scène n’était comparable à ce que j’avais vécu chez Amanzi, où j’avais vu tous ces danseurs serrés au coude à coude, piétiner et gémissant dans cette salle chargée de poussière, de chaleur animale, de senteur de benjoin et de relents de peau moite. Tout m’y était paru comme dans un dessin sans cernes, les couleurs claires des grandes robes blanches des initiées portées comme si elles avaient été marouflées à grands coups de brosses, amples et larges. Les corps en équilibre instable, alliés à l’exiguïté de la pièce, cherchant à puiser dans le sol toute l’énergie des puissances telluriques ; je les voyais poussant des hurlements, grimaçant et suffoquant sans qu’ils n’eussent besoin d’ailleurs d’exaspérer leurs mimiques grotesques pour faire de leurs convulsions un rite pour ethnologue. Et pourtant, qui ne pouvait voir dans ces jeux de jambes ou ces cris rauques un avant-goût des pitreries grand-guignolesques auxquelles nos sociétés avait donné tant de loisir autrefois ? Fallait-il que les initiés adoptent des poses extatiques, amplifiant leur déhanchement, retroussant leur lèvre inférieure pour donner du crédit à leurs épanchements, forçant leurs voix pour se faire entendre dans le tumulte bourdonnant ?

Quelques lampions versaient un jour opaque très particulier sur Amanzi, figure massive qui semblait occuper soudainement tout le centre de la pièce alors que je l’avais trouvée désespérément mince et pâle dans son austère robe noire lorsque je l’avais rencontrée pour la première fois il y a déjà quelques années. A ses côtés gesticulait Bui, guérisseur escogriffe et dégingandé, qu’il m’avait fallu saisir dans la pénombre, alors que la lumière extérieure jetait ses rayons par l’entrebâillement de la porte – tout me donnait l’impression qu’il fallait que je rétablisse mes hôtes dans leur vérité blanche alors que le cadrage que m’imposait la configuration des lieux tronquait les silhouettes, créant une atmosphère oppressante, certes propice à un sursaut extatique mais peu conforme à l’idée que je me faisais de ces fêtes dionysiaques – c’est-à-dire exemptes de toute nature morte. 

Bui, la casquette vissée jusqu’aux sourcils, le visage congestionné et les paupières rougies, le nez penché dans ses bras repliés en équerres et la cigarette aux lèvres ne s’était pas aperçu du mouvement de sidération qui montait progressivement et qui avait déjà emporté sa voisine, une jeune femme que j’avais entraperçue dans un autre rituel sans que j’eusse noté, ce jour-là, toute la frénésie de son comportement. Elle m’avait semblée si furieusement intéressée à la lutte que se livraient deux génies kamanda, qu’elle m’était apparue superbe de maintien et d’allure. Le hasard faisait qu’aujourd’hui je la regardai différemment, peut-être parce que j’avais été sensible, dans le tournis général des rondes en transe, à la beauté brûlante des jets de sang qu’avait fait jaillir, quelques minutes auparavant, Nganju.

En dansant, Nganju projetait sa nuque en arrière comme le font parfois certains aliénés dans nos hôpitaux psychiatriques. Ce sont des vociférations inimaginables, des hurlements et des trépignements incessants. Le front se lève, les traits s’accusent violemment, les chairs vivent et palpitent. Tous les accessoires, cafetière, tasses, bouteilles s’évanouissent ; plus de guérisseuse, de novices, d’initiés poussant des plaintes. Une seule chose, singulière et assourdie, le martèlement que font sur le sol les pieds nus des danseurs, le corps tendu et jeté dans le vide, puis la sensation d’un pâle brûlure qui fait naître, fatalement, le dialogue sauvage, rigide d’horreur sacrée, avec la créature. Ces visages aux reflets amènes se mettent à faire la grimace, ces corps habillés de soleil prennent subitement toutes les inquiétudes, tous les doutes, toutes les austérités de la chair meurtrie par les affres de l’esprit.

Quel spectacle ! On eut dit qu’ils dansaient une mazurka avec des baïonnettes de spahis. L’alternance des cris sourds et des chants faisait de cette danse à tempérament une pamoison que les reins et les ventres amplifiaient languissamment dans un mouvement si brusque et si rapide parfois qu’il ressemblait à un déchaînement de colère. Nganju rompit la cadence, creva les rangs des spectateurs à grands coups d’épaule et entra sur la piste de la manière la plus naturelle, sans appuyer ses gestes à la façon de ces danseurs empruntés, encore imprécis dans leurs déplacements, fit quelques pas de danse avant d’achever sa chorégraphie en se mettant sur la pointe des pieds, figé dans le geste d’un personnage du Caravage, puis regagna sa place dans le cercle.


Amanzi se leva à son tour pour entraîner ses affidés dans la danse, ses pieds et ses vêtements masquaient la silhouette gracile de la femme ; elle semblait flotter sur le sol, définie uniquement par le contour de sa longue robe blanche. La figure délicate des chanteuses qui l’entouraient maintenant se dissolvait dans une forme aux chromatismes insolites – subitement réduite aux seules tonalités carminées – qui se lisait parfaitement dans les genoux pliés, les bustes inclinés, les bras démesurément étirés et ramenés, dans un mouvement de plus en plus scandé vers le sol, vers ce sang qu’il fallait bien boire si l’on voulait s’enivrer « pour ne pas sentir l’horrible fardeau qui brise vos épaules et vous penche vers la terre ».

« La vraie danse vient du corps animé par la respiration. C'est elle qui soulève les bras dans l'amplification du mouvement de la poitrine. C'est elle qui arrache le corps à la terre et le détache du sol. Il faut qu'on la sente constamment, il faut que la respiration remplisse le corps jusqu'au bout des doigts. Le bond n'est qu'une fuite ou un effort » Paul Claudel, Journal, novembre 1920.

La procession de négresses blanches s’avançait irrémédiablement vers le cratère, tendue par une main surréelle sortant d’un lit suspendu, comme s’il eut fallu qu’Amanzi fût sur le piédestal de l’élue, le bras gauche doucement posé sur le côté, le droit comme scellé au calice où les initiées devaient tremper leurs lèvres brûlantes. Aucune bousculade, aucune précipitation ne venait dérégler cette symphonia discors. On attendait son tour, la gorge serrée et la voix tremblante dans l’ombre lustrale. Les ténèbres et l'encens, l'odeur de l'eau de rose et les battements de mains, tout poussait à l’abandon. L’inquiétude se lisait dans les regards. Pourrait-on se mettre en transe lorsque Amanzi présenterait l’horrible breuvage, car c’était à ce prix qu’on réussissait son initiation. On se motivait par des chants qu’il fallait redoubler par des cris perçants comme pour vaincre la peur au ventre ; Nganju semblait vouloir augmenter la tension en caracolant à l’arrière-plan ; les jeunes filles se rapprochaient et se serraient, dans l’atmosphère oppressante dégagée par cet invisible souvent retors.

Ces convulsionnaires exerçaient un art fait de volonté qui, pour s’étaler solennellement, devait prendre son essor au dessus de toute banalité et pousser son oeuvre le plus loin dans des chemins nouveaux, taillé solidement pour se hisser haut dans l’air vibrant des djinns. Quelques novices, assises au fond de la pièce, attendant leur tour, répandaient leurs perplexités, rentraient les épaules et roulaient des yeux interloqués devant cette procession endimanchée qui se réjouissait déjà de boire le sang du sacrifice. On aurait aimé que la déambulation fût plus lente, moins enthousiaste, alors que sonnaient des mélodies aux couleurs riches et qu’éclataient des rythmes résolutifs. le guérisseur ne se tenait pas de proclamer qu’il fallait se présenter avant que la pièce ne flambât d’une aurore neuve. Tout ce petit monde peinait, jacassait, certains la mine béate, d’autres l’oeil rieur, sans oublier l’air convulsif de Nganju, le corps maintenant disloqué et rompu par toutes ces heures de trépignement. Ce danseur robuste et musclé comme un des César du Titien, je le voyais maintenant comme amaigri, famélique et à la merci du moindre tremblement sacré. 

Les trois jours de chants avaient fait cependant leur oeuvre, la fatigue augmentait l’intensité de l’hébétude et la poussée magistrale des premiers jours, l’emportement magnifique des retrouvailles avaient cédé le pas à une atmosphère aux teintes bitumeuses et étouffantes, présageant l’apoplexie finale. Les initiées, en état de grâce, s’accroupissaient devant la guérisseuse assise dans un baldaquin suspendu, flottant dans la pénombre comme une madone de Duccio, puis saisissaient le gobelet rempli de sang. J’eus l’impression qu’elle avait devant elle la Madeleine à genoux, la figure sereine et nimbée, plongée dans un frais paradis, à l’image d’une idole charitable. Les initiées, leur robe uniformément blanche, attendaient comme des servantes au visage lisse et ovale, elles attendaient un signe de leur tutrice et, dans le vacillement des lampes tempête, la procession s’ébranla, les visages se transfigurèrent, caressés par le crépuscule qu’une petite fenêtre tamisait. 

Lorsque le petit groupe évolua en progression hurlante hors des murs, j’eus de la peine à comprendre ce qui se passait, l’agitation étant à son paroxysme, à la limite du débordement incontrôlé, certains avançant en gesticulant le long de la maison, à la manière des processions antiques, d’autres, le regard halluciné me firent penser à ces neuf apôtres agrippés à la nef du Christ sur le lac de Génésareth. Comment ne pas se rappeler de ce tableau magnifique de Delacroix lorsque le peintre, arrivé à Tanger, croise les convulsionnaires Aïssaouas. Écoutons T. Gautier nous dire son émotion devant cette toile :

« Par une des portes de la ville, le cortège hurlant, écumant, trépignant, débouche dans la campagne escorté de dévots en extase devant ces contorsions diaboliques qu’ils croient excités par l’Esprit-Saint, on ne saurait imaginer avec quelle verve, quelle furie et quelle puissance M. Delacroix a mêlé et tordu ces groupes et combien son exécution tumultueuse et farouche donne de la réalité à cette scène étrange comme un rêve, à laquelle nous ne croirions pas si nous n’avions vu à Blidah les cérémonies des Aïssaouas et à Constantinople les exercices des derviches tourneurs ».

Tout le monde était sorti, j’étais seul dans cette grande salle où s’était accomplie cette liturgie d’escarpolette. Il restait dans cette atmosphère pâle et vide un peu d’âme humaine, car je me dis que ces solives, sous lesquelles des heures peut-être d’ennui, de déréliction ou d’épreuves avaient déjà résonné dans la nuit profonde, avaient surpris bien des chuchotements et des exténuations. Lorsque je jetai un oeil à l’extérieur - où l’agitation perdurait sans faiblir – il me sembla que la prairie s’était transformée en un carrousel de ménades graciles car la lumière extérieure avait maintenant rosi. Avec le recul, je les voyais glisser de leurs pieds nus sur la terre crue et faisaient songer, s’il fallait trouver une image, à certaine procession céleste de Burne-Jones.



La nuit avait été vermeille. L’aube perçait à l’horizon. Les initiés étaient recrus de fatigue, sans entrain, semblables à des convives exténués autour d’une table presque débarrassée, le pichet renversé et les serviettes en bouchon. Ils reprenaient leur individualité après un repas frugal et dont l’ivresse avait décuplé l’intensité psychologique, jetant subitement un voile sur la somptuosité de la surface picturale, effaçant le lavis des gesticulations nocturnes, mais faisant déjà écho aux protestations des impétrantes – comme s’il fallait se tenir sur le seuil du kilinge pour revendiquer - le bras tendu et le corps légèrement incliné vers l’avant – un droit à un traitement de faveur ; je voyais maintenant la scène comme un rassemblement d’individus immobilisés à jamais dans un arrêt sur image.

Le soleil ce jour-là se leva au couchant, l’ombre des anacardiers se fit plus inquiétante, les grenadiers amoncelaient leurs fruits comme une provende sacramentelle jetée aux pieds des initiés, le ciel devint froid. Bedui le bédouin errait dans les salines en rumeur, Pandawe s’enveloppait de ténèbres moroses, je n'eus d'autre ressource que de parcourir les parcelles alentours mais mes pieds s’y prirent dans les mottes de terre. Non loin de Ruvula, j’aperçus un pêcheur à l’épervier qui se découpait sur le ciel bleu, se levant pour lancer son filet comme un veneur en haut de forme ; il se distinguait dans un étagement de couleurs jetés en aplat, donnant le sentiment que chaque masse était vissée aux éléments comme dans un tableau de Vuillard, le tout éclairé artificiellement par une lumière rasante que la mousson du sud n’avait pas encore dilatée.

Ce qui me frappa lors de mes premiers contacts avec les djinns côtiers, c’était leur goût de la pose, la belle régularité des gestes que je trouvais à peine ébauchée dans le cas des djinns du continent ; tout n’était que transport fugitif, mimiques inconscientes, désarticulations savantes, allures étranges. On sentait chez Kamanda la fermeté, la sûreté voire le despotisme de ses résolutions. Jamais une défaillance dans son art, à condition de lui donner le loisir d’exprimer ses désirs à souhait, de le gorger de sang pour obtenir de lui la promesse de causeries plus intimes. Ce n’est qu’à ce prix que le djinn trouvait le chemin qui mène au siège de toutes les expressions sensibles, pleurs et gémissements, cris et chuchotements qui expirent au moment de nous atteindre. Le kamanda partageait avec son homologue européen le goût de la parade, certains auraient aimé le voir en tunique d’acier, armé d’une vieille pétoire ouvrant la gueule et jetant sa poudre aux visages des convulsionnaires.

L’attitude spectrale du Bedui n’est pas moins caractéristique. Lorsqu’il en est saisi, le possédé se hérisse subitement comme électrisé par une commotion spinale, la nuque se déroule et se détend par brusques secousses – ce qui intimida Saïd qui, d’un seul bond se mit hors de portée de ce djinn espiègle – alors que le kamanda pivotait sur lui-même, dans une ronde sans fin jusqu’à l’embrasement enthousiaste. Le derviche, moins terrifiant, laissait ses affidés dans une position assise, les jambes étalées avant de fléchir le genou pour coudoyer le djinn. Pantomime, sursauts, émission de sons gutturaux, toujours plus étranges et inquiétants, sont procédés de djinns côtiers. Dans leur blancheur pure, comme s’ils voulaient se grandir ou se dresser pour exercer un contrôle sur les convulsions à venir, retentissant dans une liturgie économe de paroles, les derviches et autres rohani avaient, paradoxalement, un avantage sur leurs homologues du continent : ils avançaient masqués.

Ce que j’avais aimé chez Amanzi, c’était la répétition des couleurs harmonisant l’ensemble comme une composition théâtrale, le rouge des rubans et des galons, le blanc des tuniques, le jaune pâle des murs, les verts assourdis des anacardiers et des ombres – mais le mouvement des corps dansant, la rotation étourdissante créaient aussi une image dans laquelle je voyais le meilleur de Degas ou de Vuillard : n’y avait-il pas dans ces variations et dans ces jeux de perspectives – l’alternance des modelés tantôt découpés et cernés, tantôt fondus dans un pastel aux teintes préraphaélites – l’oeuvre d’un mécanisme naturel qui déforme les visages, incline vers le haut, modifiant ainsi les appuis et donnant le sentiment que le plafond s’anime, que les murs se replient vers l’intérieur, faisant du kilinge non plus le cadre du drame mais un acteur à part entière – délicieusement menaçant ?

Qui n’a jamais eu envie de faire descendre les divinités du ciel ou de les arracher à la terre ? Dans cette exaltation, c’est l’homme qui se retrouve dans le corps des dieux. C'est en frôlant les tambours vibrants qu'il devient le siège d'un djinn. Le possédé s'exprime pendant l'opération créatrice elle-même. Et la possession, faut-il le rappeler, est œuvre de création avant d'être exécution d'une partition déjà écrite. Rien n'existe en soi mais seulement durant le laps de temps où les initiés font exister des êtres en les incarnant. L'œuvre du djinn a-t-elle encore un impact - laisse-t-elle des traces - quand cessent de vrombir les tambours, lorsque l'enchantement tourne court ? Comme la danse qui porte les pas des initiés dans un vaste mouvement sans but, comme le drame qui palpite dans le cœur du guérisseur lorsque s'installe le génie, action fictive qui tente de délimiter l'île enchantée des chimères et des volitions nocturnes, la possession est une opération inachevée qu'il faut toujours recommencer. 

La parole des possédés exprime des désirs inassouvis mais elle n'est pas ces désirs, les chants qui accompagnent le rituel stimulent la furie du génie, mais ils ne sont pas cette furie, la possession est un phénomène au deuxième degré ; à l'instar de la poésie manganja qui agit sur nous en nous exhaussant au dessus de nous-même, elle induit une espèce de transmutation enthousiaste : griserie contagieuse, délassement atrabilaire, pensées vagues, penchant pour l’illimité et l’indéterminé. Car le rite est un cas d’oxymore : il révèle en effaçant, il dévoile en dérobant, il présente par l'absence, il affirme en soustrayant, il dit oui et non, il est véloce et infirme, il est forte con sordina, élan retenu, puissance contenue. La transe engage, opacifie, rend sensuel. Qu'il soit kibwengo, kinyamkera ou bedui - des races de djinns qui ne sont pas faites pour organiser le monde mais pour le rendre confus - le djinn est un des visages du mal. La possession, comme le charme qui agit en elle, est égarement.